Interview : « Les acteurs productifs doivent se questionner sur le sens à travailler dans leurs environnements. »

Emeline Baume de Brosses

1ère vice-présidente à l’Économie, l’Emploi, le Commerce, le Numérique
et la Commande publique – Métropole de Lyon

Emeline Baume de Brosses représente la Métropole de Lyon au Collège des Fondateurs du Comité Stratégique de la fondation ILYSE. Instigatrice d’une politique volontariste de transformation de
l’industrie sur le territoire métropolitain, elle partage sa vision de ce renouveau productif et de la
nécessité d’agir aux côtés d’Ilyse.

Pourriez-vous nous dire quelques mots sur le poids de l’industrie et ses enjeux en métropole lyonnaise ?

Emeline Baume de Brosses : Nous avons la chance de vivre sur un territoire où les activités de production, dans leur hétérogénéité, sont très bien représentées grâce à la pluralité des filières d’activités économiques. Nous avons de la mécanique, de la chimie, du textile, de la métallurgie, de l’agroalimentaire… ainsi que des tailles d’entreprises différentes allant de la TPE aux grands groupes. Le maintien de cette diversité est une priorité.
Or aujourd’hui nous sommes face à deux enjeux. Le premier, c’est la transmission de ces entreprises
et la pérennisation de leurs activités à l’aulne du renouvellement générationnel de leurs dirigeants.
Le second concerne l’évolution des modèles économiques de ces entreprises afin qu’ils soient
compatibles avec la limitation de l’empreinte carbone et la préservation de la biodiversité. Il s’agit
d’aller vers une mutualisation d’outils pour obtenir la circularité. Cela implique notamment que les
acteurs productifs se questionnent sur le sens à travailler dans leurs environnements ainsi que sur la
raison d’être de leurs entreprises.

Selon vous, pour quelles raisons les entreprises de production industrielle connaissent-elles des difficultés à recruter localement ?

Emeline Baume de Brosses : La Métropole de Lyon hérite d’une véritable histoire productive. Cependant l’inconscient collectif, les habitantes et habitants, ne sont plus connectés aux acteurs industriels qui continuent de façonner leur territoire, d’où la raison d’être de la fondation ILYSE.
Cette déconnexion engendre des difficultés importantes pour les industriels, notamment en termes
de recrutement. Alors que certaines fonctions, comme celle d’ingénieurs, sont encore valorisées
dans notre société ; d’autres, comme celle de techniciens de maintenance par exemple, ne font
malheureusement plus rêver et connaissent de fortes tensions. Mais ces difficultés de recrutement
tiennent aussi aux conditions de maintien de l’activité productive. Selon moi, ce maintien doit passer
par la transmission du sentiment de fierté de nos entreprises.

Il faut rétablir cette fierté au cœur de l’inconscient collectif en valorisant les savoir-faire des hommes et des femmes issus du secteur productif.

Toute la chaîne de production doit être prise en considération afin de montrer au plus
grand nombre la diversité des postures, des métiers, des formations et faire ainsi écho au sens que
l’on donne à ces métiers.

Dans quel contexte socio-économique est née la fondation ILYSE ? Et en quoi l’alliance territoriale entre les métropoles de Lyon et de Saint-Étienne a joué un rôle important dans la création de la
Fondation ?

Emeline Baume de Brosses : La fondation ILYSE est née dans le cadre d’un programme global nommé « Territoire d’Innovation Grand Ambition », communément appelé TIGA. Ce programme a notamment été pensé pour valoriser le pilier social, les travailleurs, les compétences du secteur productif. Les acteurs industriels comme ceux de la Vallée de la Chimie, de Carré de Soie ou encore de l’Est lyonnais, sont mal perçus par les habitants de leurs bassins. On entend souvent que ce sont des pollueurs qui n’amènent que des externalités négatives aux habitants.Nous nous sommes ainsi posé la question suivante : comment faire pour [re]connecter les habitant.e.s à ces acteurs productifs ? Il y a vraiment une médiation à créer et à amplifier afin de répondre à cette question.
Sur le territoire que l’on appelle « Air d’influence lyonnaise », les deux grands bassins industriels sont
ceux de la Métropole de Lyon et de Saint-Étienne Métropole. Il s’agit ainsi d’une communauté
d’intérêts permettant de repositionner dans l’inconscient collectif les activités et métiers productifs.
Coopérer fait partie de notre ADN, quand bien même nous ne sommes pas alignés collectivement, il
s’agit d’un enjeu qui nous dépasse, celui de la mise en mouvement les hommes et les femmes du
territoire.

Pourquoi la fondation ILYSE est-elle nécessaire sur nos territoires d’après vous ?

D’abord, nous sommes dans un contexte socio-économique un peu particulier. Au regard du coût de
l’énergie, des matières et des matériaux, les potentiels investisseurs sont en posture « d’attente » et
traversent une zone d’incertitude. Selon moi, le moment est plus que propice pour porter la question
du sens, de l’utilité et de la circularité dans les entreprises et sur les territoires. L’action publique et
collective doit se saisir de cet enjeu important. Ilyse est un outil qui permet ce questionnement.
Elle le fait notamment en portant une méthodologie pilote pour [re]connecter des acteurs du
productif avec celles et ceux qui devraient être en situation de travail ou qui vont prochainement
être en situation de travail.

La Fondation aborde les sujets de la sensibilisation, de l’orientation et de l’expérimentation. Il y a aussi un axe grand public afin de faire [re]découvrir ce qui est produit sur le territoire car aujourd’hui trop peu de personnes le savent.

Toutes les actions soutenues par la Fondation jusqu’en 2026 doivent porter leurs fruits à horizon 2030 pour que les jeunes générations se sentent actrices de leur territoire.

Pourquoi les industriels du territoire doivent-ils se saisir des projets soutenus par la Fondation et s’engager dans l’aventure ?

Emeline Baume de Brosses : Il est important que les acteurs productifs saisissent toutes les opportunités pour réfléchir à l’évolution de leur modèle économique et social.

Grâce à la Fondation et aux projets soutenus, ces acteurs sont en mesure de confronter leurs pratiques avec les attentes des habitants, des jeunes en formation et personnes en recherche d’un travail sur leur bassin.

Nous avons besoin des acteurs productifs pour asseoir notre souveraineté européenne, nationale, régionale et locale. Et aujourd’hui ils doivent nécessairement intégrer les enjeux carbones et humains dans leurs organisations pour espérer maintenir et développer leurs activités localement. Ils n’auront la capacité de le faire que si leurs équipes sont composées d’hommes et de femmes qui, en travaillant dans ces entreprises, se sentiront utiles et participeront à la résilience du territoire. Ces hommes et ces femmes, c’est la jeunesse d’aujourd’hui et les personnes en reconversion professionnelle.
En se mobilisant aux côtés d’Ilyse, les acteurs productifs pourront les sensibiliser. La fondation ILYSE
permet d’engager le dialogue avec ces publics en leur faisant vivre des expériences positives autour
de l’industrie. Aux acteurs productifs de nous indiquer les angles d’attaques et ensemble nous
ouvrirons le champ des possibles.

Pourriez-vous nous dire quelques mots sur la thématique «Culture Industrielle», thématique que portera Ilyse en 2023 ?

Emeline Baume de Brosses : Pour moi « culture industrielle » doit rimer avec « cultures productives ». L’important étant la valorisation et la transmission des savoir-faire, notamment manuels, en chaudronnerie, en mécanique, en électricité…que nous sommes en train de perdre. On entend beaucoup dire « les jeunes d’aujourd’hui si leur ordinateur ne marche pas ils ne savent pas faire… » et c’est vrai ! On a besoin de redonner le sens du « faire », de fabriquer. Après le sens de fabriquer hier n’est pas celui de fabriquer aujourd’hui.

Il serait intéressant de raconter des histoires qui mettraient en perspective la capacité d’engagement et d’adaptation des hommes et les femmes, souvent issues des vagues migratoires, qui ont travaillé dans les usines à l’époque pour satisfaire au progrès technique ; avec celle de leur petits-enfants à pouvoir fabriquer différemment.

Car le progrès d’aujourd’hui c’est la sobriété, l’efficacité matières, la circularité des matériaux, la préservation de l’énergie, de l’eau. C’est aussi se poser la question de l’impact de l’utilité de ce que je produis. Ainsi, plutôt que de céder à l’éco-anxiété ambiante, chacun peut devenir acteur des solutions pour mieux construire, réparer, se nourrir, se soigner… ici, aujourd’hui et demain. Parce que c’est grâce à celles et ceux qui font de manière durable que nous pourrons assurer la résilience de notre territoire. C’est la raison pour laquelle je milite pour le productif.

A horizon 2025 ou plus lointain que peut-on souhaiter à Ilyse ?

Emeline Baume de Brosses : En matière d’impact, en 2025, j’aimerais qu’Ilyse ait porté la médiation industrielle auprès d’au moins 25% des établissements scolaires présents sur les territoires de Lyon et de Saint-Étienne, de la maternelle au lycée. Ce serait génial ! Il ne faut pas non plus oublier ces hommes, ces femmes, ces jeunes actifs, parfois même étudiants qui décident de se reconvertir professionnellement. En 2025, Ilyse aura soutenu des projets qui parleront à toutes ces personnes.
Ce que l’on peut donc souhaiter à Ilyse c’est de prouver sa capacité à agir concrètement pour les industriels, pour les habitants, pour le territoire. D’agir aussi pour une plus grande communautés d’acteurs, de branches, de filières quelles que soient leurs moyens d’action ou d’investissement dans la Fondation. Et de mettre en valeur ceux qui s’engagent aux côtés d’elle pour créer une émulation positive.

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